Vous êtes au bureau. Il est 10h30, vous êtes assis depuis 2 heures, concentré sur un dossier. Soudain, une gêne dans la poitrine. Pas une vraie douleur, plutôt un poids, comme si quelqu’un appuyait avec le poing. Vous vous dites : “C’est le stress… ou le café de ce matin.” Vous respirez, vous bougez un peu, ça passe. Vous reprenez.
Le problème, c’est que ce genre de signaux, on les banalise. Jusqu’au jour où le corps ne “préviens” plus, il lâche.
Les maladies cardiovasculaires (infarctus, AVC, insuffisance cardiaque…) restent la première cause de mortalité dans le monde. La bonne nouvelle : dans une grande partie des cas, on peut les prévenir, ou au moins les détecter plus tôt. À condition de repérer les signaux d’alerte… et de savoir quand il faut arrêter de “tenir bon” et aller consulter.
Les signaux d’alerte “rouges” : urgence, on ne discute pas
Commençons par le plus important : les situations où il ne faut pas attendre, ni chercher sur internet, ni prendre un Doliprane. On appelle le 15 (ou le 112) immédiatement.
Appelez le SAMU sans délai si vous avez :
- Douleur thoracique brutale, au repos ou à l’effort, qui dure plus de 5 minutes, en “barre”, en oppression (“comme un étau”), parfois irradiant dans le bras gauche, la mâchoire, le dos ou l’épigastre (haut du ventre).
- Sensation de difficulté à respirer, soudaine, avec impossibilité de parler normalement (vous ne pouvez plus finir vos phrases) ou respiration très rapide et inefficace.
- Apparition soudaine d’une faiblesse d’un côté du corps (bras, jambe, visage), d’une difficulté à parler, à articuler, d’une vision trouble ou double, ou d’un mal de tête brutal “jamais ressenti auparavant”.
- Douleur thoracique + malaise avec sueurs froides, nausées, sensation de mort imminente.
- Palpitations très rapides avec sensation de malaise, vertiges, ou perte de connaissance.
Ce sont les signes classiques d’infarctus et d’AVC. Chaque minute compte. Plus on attend, plus le muscle cardiaque ou le cerveau sont abîmés, parfois de façon irréversible.
Important : chez les femmes, les personnes âgées ou les personnes diabétiques, les signes peuvent être plus discrets (nausées, fatigue extrême, gêne thoracique modérée, essoufflement inhabituel). Si quelque chose vous semble franchement “anormal” et inquiétant, ne minimisez pas.
Les signaux d’alerte “orange” : à prendre au sérieux dans les jours qui viennent
Entre l’urgence absolue et le “tout va bien”, il existe une zone grise : des symptômes qui ne nécessitent pas forcément le SAMU, mais qui justifient une consultation médicale rapide (médecin traitant ou consultation non programmée) dans les 24 à 72 heures.
Surveillez particulièrement :
- Essoufflement inhabituel à l’effort : vous êtes essoufflé pour monter un étage, alors qu’il y a quelques mois vous montiez deux ou trois étages sans problème.
- Oppression thoracique à l’effort qui disparaît au repos : par exemple, une douleur serrée ou une gêne dans la poitrine lorsque vous marchez vite, portez des charges ou montez une côte, qui s’arrête après quelques minutes de repos.
- Palpitations fréquentes (impression que le cœur s’emballe, cogne fort dans la poitrine, ou “raté” des battements), surtout si elles durent plusieurs minutes ou s’accompagnent d’une sensation de malaise.
- Enflure des chevilles ou des jambes, surtout le soir, qui marque lorsque vous appuyez avec le doigt, associée à un essoufflement ou une fatigue anormale.
- Fatigue persistante, inexpliquée sur plusieurs semaines, surtout si vous avez des facteurs de risque (tabac, cholestérol, diabète, hypertension, antécédents familiaux).
Ces signaux ne signifient pas forcément que vous avez déjà une maladie cardiovasculaire grave. Mais ils peuvent traduire :
- un début d’angine de poitrine (coronaropathie),
- une arythmie (trouble du rythme cardiaque),
- une insuffisance cardiaque débutante,
- ou un autre problème nécessitant un bilan.
Dans ces cas-là : prenez rendez-vous avec votre médecin dans les jours qui suivent, sans attendre “de voir si ça passe” pendant des semaines. Notez les circonstances (à l’effort ? au repos ? heure de la journée ? durée des symptômes ?) pour aider à l’évaluation.
Les signaux silencieux : ce que votre corps ne vous dit pas… mais que les chiffres révèlent
Le plus piégeux avec les maladies cardiovasculaires, c’est que les signes les plus dangereux sont parfois silencieux pendant des années. On se sent “en forme”, on travaille, on conduit, on fait ses courses… et pourtant le risque augmente en coulisse.
Voici les signaux qui ne font pas mal, ne se voient pas dans le miroir, mais doivent vous alerter :
- Hypertension artérielle (souvent sans symptôme) : des chiffres à partir de 140/90 mmHg, confirmés sur plusieurs mesures, augmentent nettement le risque d’AVC et d’infarctus.
- Cholestérol élevé (LDL-cholestérol augmenté) : surtout s’il est associé à d’autres facteurs comme le tabac, le surpoids ou le diabète.
- Diabète ou prédiabète : glycémie à jeun élevée, hémoglobine glyquée (HbA1c) au-dessus des valeurs normales.
- Tour de taille augmenté : plus parlant que le poids sur la balance. Au-delà de 94 cm chez l’homme et 80 cm chez la femme, le risque cardiovasculaire augmente.
- Tabagisme quotidien, même “seulement quelques cigarettes” : une cigarette par jour augmente déjà le risque par rapport à un non-fumeur.
- Antécédents familiaux précoces : infarctus ou AVC avant 55 ans chez un homme de votre famille proche, ou avant 65 ans chez une femme.
Ces signaux, ce ne sont pas des symptômes que vous ressentez. Ce sont des données mesurables, qu’on découvre par un bilan de santé.
Autrement dit : si vous attendez d’avoir mal pour vous inquiéter, vous arrivez trop tard.
Quand faire un bilan pour prévenir les maladies cardiovasculaires ?
Ici, on va être très concret. En prévention, le “bon moment” pour consulter n’est pas quand ça va mal. C’est quand vous allez encore bien.
Vous devriez envisager un bilan cardiovasculaire chez votre médecin traitant si :
- Vous avez 30 ans ou plus et un facteur de risque majeur (tabac, surpoids important, antécédents familiaux précoces).
- Vous avez 40 ans ou plus, même sans symptôme particulier : un bilan de base est utile pour connaître vos chiffres (tension, cholestérol, glycémie, tour de taille).
- Vous avez déjà une maladie chronique (diabète, insuffisance rénale, maladie inflammatoire chronique) : le risque cardiovasculaire est souvent augmenté.
- Vous reprenez le sport après des années d’arrêt, surtout si vous avez plus de 40 ans et/ou plusieurs facteurs de risque.
Le bilan de base comprend généralement :
- Mesure de la tension artérielle et du tour de taille.
- Interrogatoire détaillé de vos habitudes : tabac, activité physique, alimentation, antécédents personnels et familiaux.
- Un bilan sanguin (cholestérol total, HDL, LDL, triglycérides, glycémie à jeun, parfois HbA1c).
- Parfois un ECG de repos, selon le profil de risque ou en cas de symptômes.
C’est ce bilan qui permet de passer de “je pense que ça va” à “je sais où j’en suis”. Et surtout, d’agir avant les complications.
Les comportements qui doivent vous alerter (même sans symptôme)
On croit souvent que le risque cardiovasculaire, c’est une question de “malchance” ou de génétique. En réalité, nos comportements pèsent lourd dans la balance. Certains signaux ne viennent pas de votre corps, mais de votre quotidien.
Posez-vous honnêtement ces questions :
- Tabac : vous fumez tous les jours ? Même “seulement 3 à 5 cigarettes” ? Même la cigarette du soir “pour se détendre” compte.
- Alimentation : combien de fois par semaine mangez-vous des plats transformés, fast-food, charcuteries, viennoiseries ? À l’inverse, combien de fois par jour consommez-vous des fruits et légumes ?
- Activité physique : marchez-vous au moins 30 minutes par jour à un rythme modéré (où vous pouvez parler, mais pas chanter) ? Ou êtes-vous assis plus de 8–9 heures par jour, presque sans bouger ?
- Sommeil : dormez-vous moins de 6 heures par nuit, régulièrement, avec une fatigue chronique ?
- Stress : avez-vous le sentiment d’être “sous tension” en permanence, sans vrai moment de récupération ?
Un seul de ces facteurs, pris isolément, est déjà un signal de vigilance. Trois ou plus, sur plusieurs années, c’est comme avancer avec une mèche allumée vers un baril de poudre. On ne sait pas quand ça explose, mais le risque est réel.
Plan d’action : par quoi commencer, concrètement ?
Vous avez repéré un ou plusieurs signaux d’alerte ? L’idée n’est pas de vous faire peur, mais de vous aider à agir dans le bon ordre. Voici un plan d’action priorisé.
1. D’abord : sécuriser la situation
- Si vous avez des symptômes graves (douleur thoracique brutale, signes d’AVC, malaise important) : appelez le 15 ou le 112 immédiatement. Ne prenez pas votre voiture, ne minimisez pas.
- Si vous avez des symptômes persistants ou répétés (douleurs à l’effort, essoufflement inhabituel, palpitations fréquentes) : prenez rendez-vous avec votre médecin dans les prochains jours.
2. Ensuite : connaître vos chiffres
- Faites mesurer votre tension artérielle (chez le médecin, en pharmacie, ou avec un tensiomètre validé à domicile si nécessaire).
- Demandez un bilan sanguin de base si cela n’a pas été fait depuis plus de 3 ans (ou plus souvent si vous avez déjà des facteurs de risque).
- Notez votre tour de taille : simple, mais très utile.
Objectif : sortir du flou. Tant que vous ne connaissez pas vos chiffres, c’est comme conduire de nuit sans phares.
3. Agir sur ce qui a le plus d’impact
Si tout vous semble à changer, commencez par ce qui réduit le plus rapidement le risque :
- Arrêt du tabac : c’est le levier le plus puissant. Même après des années de tabagisme, le risque d’infarctus commence à diminuer dès la première année d’arrêt. N’hésitez pas à demander de l’aide (substituts nicotiniques, accompagnement).
- Bouger plus, sans viser le marathon :
- Objectif minimal : 150 minutes par semaine d’activité d’intensité modérée (marche rapide, vélo tranquille, natation douce), soit 30 minutes 5 jours sur 7.
- Si vous partez de zéro : commencez par 10 minutes par jour et augmentez progressivement.
- Rééquilibrer l’alimentation :
- Au moins 2 portions de fruits et 3 portions de légumes par jour.
- Limiter les produits ultra-transformés, les charcuteries et la “junk food” à maximum 1 à 2 fois par semaine.
- Préférer l’huile d’olive ou de colza, les poissons gras 1 à 2 fois par semaine, les céréales complètes.
4. Mettre en place un suivi régulier
- Avec votre médecin traitant pour adapter les objectifs : tension, cholestérol, poids, glycémie.
- Avec vous-même : carnet de bord simple (papier ou appli) pour noter :
- le nombre de jours où vous bougez au moins 30 minutes,
- vos cigarettes (si vous fumez encore),
- vos symptômes éventuels (douleurs, essoufflement, palpitations).
L’idée n’est pas de devenir obsédé par votre cœur, mais de transformer une inquiétude vague en actions concrètes.
Et si vous n’avez “rien” ? Rester serein, mais vigilant
Vous avez fait un bilan, tout est rassurant, vous n’avez pas de symptômes, vos chiffres sont bons ? Tant mieux. Ce n’est pas une raison pour tout oublier, mais plutôt l’occasion de ancrer des habitudes protectrices.
Retenez quelques repères simples :
- Tabac : zéro est la seule cible réellement protectrice pour le cœur.
- Activité physique : au moins 150 minutes par semaine de mouvement modéré + limiter le temps passé assis en continu (se lever au moins 5 minutes toutes les heures).
- Alimentation : base végétale (fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes), graisses de bonne qualité, peu de sucres ajoutés, peu de charcuteries.
- Tension et bilan sanguin : à contrôler tous les 2 à 3 ans en l’absence de facteur de risque, plus souvent si besoin.
- Sommeil et stress : viser 7–8 heures de sommeil de qualité, et au moins un moment quotidien de vraie récupération (marche, respiration, lecture, activité plaisante).
Votre objectif n’est pas de devenir “parfait”, mais de rester suffisamment loin de la zone de danger pour que les maladies cardiovasculaires ne vous prennent pas par surprise.
En résumé : écouter les signaux forts (douleurs, essoufflement, malaise), surveiller les signaux silencieux (tension, cholestérol, glycémie, tour de taille) et ajuster les comportements du quotidien. C’est ce trio qui fait vraiment la différence sur le long terme.
Et la prochaine fois que votre corps vous envoie un message inhabituel, posez-vous cette question simple : “Est-ce que je préfère perdre 2 heures pour consulter… ou risquer de perdre beaucoup plus plus tard ?” Le calcul, souvent, est vite fait.