Vous êtes devant votre ordinateur, concentré sur un mail important. Vous bougez légèrement l’épaule, et là… une douleur brutale en haut du dos, comme un coup de poignard entre les omoplates. Inspirer fait mal, tourner la tête aussi. Vous avez l’impression que le dos s’est « bloqué ». Faut-il s’inquiéter, bouger, se reposer, filer aux urgences ?
En consultation, je vois ce type de douleur presque tous les jours. La bonne nouvelle : dans la grande majorité des cas, ce n’est pas grave. La mauvaise : on commet souvent les mauvais gestes qui entretiennent la douleur inutilement.
On va voir ensemble :
- Les causes les plus fréquentes d’un « dos bloqué » en haut
- Les gestes à faire dans les premières 48 à 72 heures
- Les signes qui doivent faire consulter rapidement
- Les erreurs à ne plus commettre pour éviter les récidives
Ce qu’on appelle vraiment un « dos bloqué » haut
Le haut du dos, c’est la région entre la base du cou et le bas des omoplates : on parle de colonne dorsale ou thoracique. Quand les patients disent « bloqué », ils décrivent souvent :
- Une douleur localisée d’un côté ou au milieu du dos, parfois en barre
- Une sensation de tension ou de crampe musculaire
- Une difficulté à tourner la tête ou le buste
- Parfois une gêne à la respiration profonde (mais on arrive à respirer)
La plupart du temps, il s’agit d’un problème :
- Musculaire (contracture, point de tension)
- Articulaire (petites articulations entre les vertèbres, les côtes et la colonne)
- Postural (position prolongée qui surcharge une zone)
C’est désagréable, parfois très douloureux, mais le plus souvent bénin et réversible en quelques jours à quelques semaines.
Les causes fréquentes d’un dos bloqué en haut
On commence par le plus courant, pas par le plus grave.
1. La contracture musculaire liée à la posture
C’est le scénario classique :
- Heures passées devant un écran, les épaules en avant
- Téléphone regardé tête baissée, menton collé à la poitrine
- Travail statique (conduite, bricolage minutieux, couture…)
Les muscles du haut du dos (trapèzes, rhomboïdes, paravertébraux) restent dans la même position trop longtemps. Ils finissent par se contracter et se fatiguer. Un geste banal (tourner la tête, se pencher, porter un sac) peut alors déclencher une douleur vive.
2. Le blocage articulaire (dorsalgie aiguë)
Les vertèbres du dos et les côtes sont reliées par de petites articulations. Elles peuvent se « coincer » un peu, comme quand on a l’impression d’avoir « un faux mouvement » au cou.
Caractéristiques fréquentes :
- Douleur d’un côté du dos ou entre deux côtes
- Douleur augmentée par certains mouvements précis (se pencher, tourner, respirer profondément)
- Sensation de point très localisé quand on appuie
3. Le surmenage musculaire (sport, port de charge)
Autre classique :
- Reprise du sport après une pause
- Port de cartons, de meubles, de charges au travail
- Entraînement trop intense sur les épaules, le dos ou les bras
Résultat : muscles contractés, petites microlésions, inflammation locale et parfois blocage réflexe des muscles pour vous empêcher de bouger trop.
4. Le stress et la respiration « en haut »
Le stress chronique vous fait respirer plus vite et plus « haut », avec les épaules et le haut du thorax, au lieu d’utiliser le diaphragme.
Les conséquences :
- Les muscles du cou et du haut du dos travaillent en permanence
- Ils deviennent douloureux et hypersensibles
- Un petit effort ou une mauvaise nuit peut suffire à déclencher un « blocage »
5. Des causes plus rares mais plus sérieuses
Beaucoup plus rares, mais à connaître, certaines atteintes nécessitent une consultation rapide :
- Atteinte cardiaque : douleur thoracique irradiant vers le dos, souvent oppressante, avec essoufflement, sueurs, malaise
- Atteinte pulmonaire (embolie pulmonaire, pneumonie, pneumothorax) : douleur à la respiration, essoufflement important, toux, fièvre éventuelle
- Fracture vertébrale : après traumatisme, chute, ou parfois sur os fragilisé (ostéoporose, cancer)
- Infection vertébrale : fièvre, fatigue intense, douleur nocturne continue, altération de l’état général
On y reviendra dans la partie « quand consulter sans attendre ».
Que faire immédiatement quand le haut du dos se bloque ?
L’objectif : calmer la douleur, éviter d’aggraver la situation, et remettre doucement le dos en mouvement.
1. Ne pas se figer complètement
Le réflexe, c’est de s’allonger et de ne presque plus bouger. C’est utile quelques heures, pas plusieurs jours.
Ce qui est recommandé :
- Se reposer 1 à 2 heures si la douleur est très vive
- Changer de position régulièrement (toutes les 30 à 60 minutes)
- Marcher quelques minutes dans la maison, même doucement
Plus on immobilise longtemps, plus les muscles se raidissent et plus la reprise du mouvement sera douloureuse.
2. Tester chaud ou froid
Il n’y a pas une réponse unique, chacun réagit différemment. En pratique :
- Froid (poche de glace enveloppée dans un linge, 10-15 min) les premières heures si la douleur est très aiguë, inflammatoire
- Chaud (bouillotte, douche chaude) si la sensation dominante est la raideur musculaire
Essayez l’un, puis l’autre à quelques heures d’intervalle, et gardez ce qui vous soulage le plus.
3. Adapter les mouvements, sans tout arrêter
Le bon compromis : limiter ce qui réveille franchement la douleur, mais continuer à bouger dans les amplitudes supportables.
Par exemple :
- Éviter de porter des charges, surtout loin du corps
- Continuer à marcher, à monter les escaliers doucement
- Bouger les épaules en douceur (cercles lents, sans forcer)
- Respirer profondément mais sans aller dans la douleur maximale
4. Prendre un antalgique si besoin (et si vous pouvez)
En l’absence de contre-indication déjà connue avec votre médecin :
- Paracétamol, en respectant les doses et la fréquence indiquées sur la notice
- Les anti-inflammatoires (ibuprofène, kétoprofène, etc.) doivent être discutés avec votre médecin ou votre pharmacien, selon vos antécédents (estomac, reins, cœur, traitements en cours…)
Les médicaments ne « réparent » pas le dos, mais ils permettent parfois de bouger un peu plus, ce qui est utile pour récupérer.
5. Exemples de petits exercices doux dans les 24–72 heures
S’ils ne réveillent pas trop la douleur :
- En position assise, dos droit, laisser tomber les bras le long du corps, puis tirer doucement les épaules vers l’arrière comme pour rapprocher les omoplates, tenir 5 secondes, relâcher. Répéter 5 à 10 fois.
- Assis, croiser les bras sur la poitrine et tourner le buste lentement à droite puis à gauche, dans une amplitude confortable. 5 fois de chaque côté.
- Debout, coller le dos contre un mur, tête, épaules, bassin en contact. Rester 30 secondes en respirant calmement.
La règle : une légère gêne est tolérée, mais pas une douleur qui « coupe le souffle ».
Quand faut-il consulter rapidement ?
Un dos bloqué en haut, isolé, sur un effort ou dans un contexte de posture prolongée, sans autre symptôme, est rarement grave. Mais certains signes doivent faire réagir.
Consultez en urgence (SAMU / 15 en France, ou urgences) si :
- Douleur brutale en haut du dos ou dans la poitrine, oppressante, qui serre ou brûle, avec :
- Essoufflement important
- Sueurs froides
- Nausées, malaise, angoisse inhabituelle
- Douleur très forte augmentée par la respiration, avec :
- Essoufflement soudain
- Sensation de manque d’air
- Éventuellement toux, crachats de sang
- Traumatisme important (chute, accident de voiture, choc direct) suivi d’une douleur dorsale intense
- Fièvre, frissons, grande fatigue associée à une douleur du dos, surtout si douleur nocturne continue
- Perte de force dans les jambes, difficulté à marcher, troubles urinaires ou du transit associés à la douleur
Consultez votre médecin dans les jours qui viennent si :
- La douleur ne diminue pas du tout après 3 à 5 jours
- La douleur vous réveille la nuit, de manière systématique
- Vous avez des antécédents de cancer, d’ostéoporose sévère, d’infection récente, de maladie inflammatoire
- Les blocages se répètent plusieurs fois par an
Les erreurs fréquentes qui entretiennent le dos bloqué
Voici ce que je vois le plus souvent en consultation, et qui complique la récupération.
1. Rester allongé plusieurs jours « pour protéger le dos »
Au bout de 24 à 48 heures, l’immobilité devient l’ennemie. Les muscles perdent en souplesse, les articulations se raidissent, le cerveau garde en mémoire la douleur à chaque tentative de mouvement.
Objectif réaliste : reprendre une activité légère dès que possible, même fractionnée (courtes périodes debout, petites marches, mouvements doux).
2. Chercher le « craquement miracle » à tout prix
Certains patients tentent de se faire « craquer » le dos violemment, seuls ou avec l’aide d’un proche.
Risques :
- Aggraver la douleur musculaire
- Toucher d’autres articulations et créer de nouveaux points douloureux
- Passer à côté d’une cause qui ne doit pas être manipulée (fracture, atteinte inflammatoire…)
Les manipulations doivent être réservées aux professionnels formés (médecins, kinésithérapeutes, ostéopathes diplômés), après un examen clinique.
3. Porter une ceinture ou un gilet de maintien en permanence
Ces dispositifs peuvent être utiles ponctuellement dans certains cas, mais en usage prolongé :
- Ils affaiblissent les muscles du tronc (qui n’ont plus besoin de travailler)
- Ils donnent une fausse impression de sécurité
Le maintien externe ne doit pas remplacer le renforcement musculaire.
4. Reprendre le sport intensif trop vite… ou l’arrêter complètement
Deux extrêmes :
- « Ça va un peu mieux, je retourne faire une séance de muscu lourde » → le dos n’est pas prêt, risque de rechute
- « J’ai eu mal, donc le sport, c’est fini, trop dangereux » → le dos perd sa capacité d’adaptation, la moindre contrainte future fera plus mal
La bonne approche : reprise progressive. On commence par :
- La marche
- Le vélo d’appartement doux
- Les étirements légers
- Le renforcement en douceur (poids du corps, sans charge lourde)
5. Ignorer complètement la posture et le stress
Se contenter de médicaments sans changer ses habitudes revient à éteindre le détecteur de fumée sans s’occuper de la source du feu.
Si votre dos se bloque régulièrement :
- Regardez combien d’heures par jour vous passez assis, et comment
- Observez votre façon de respirer en situation de stress
- Analysez votre poste de travail (hauteur d’écran, de chaise, support lombaire)
Prévenir les prochains blocages : les 3 priorités
On ne peut pas tout éviter, mais on peut fortement diminuer la fréquence et l’intensité des blocages. Voici mes priorités, dans l’ordre.
1. Bouger plus, mais surtout mieux
L’objectif n’est pas de devenir marathonien, mais de faire bouger régulièrement la colonne dorsale.
Repères simples :
- Au quotidien : se lever au minimum 5 minutes toutes les heures quand on travaille assis
- Par semaine : viser au moins 150 minutes d’activité physique modérée (marche rapide, vélo, natation douce), soit 30 minutes 5 jours sur 7
- Spécifique haut du dos : intégrer 2 à 3 fois par semaine :
- Des exercices de mobilité (cercles d’épaules, rotations douces du buste)
- Des exercices de renforcement du haut du dos (tractions élastique, rowing léger, gainage)
2. Ajuster son poste de travail (sans tout révolutionner)
Inutile d’acheter une chaise à 1 000 €. Commencez par ces ajustements simples :
- Écran à hauteur des yeux : le haut de l’écran aligné avec le regard
- Clavier suffisamment proche pour ne pas avancer les épaules
- Pieds bien à plat au sol, genoux à environ 90°
- Dos en appui contre le dossier, plutôt que penché en avant
- Téléphone : éviter de coincer le combiné entre l’oreille et l’épaule
Astuce : mettez une alarme discrète toutes les heures pour vous rappeler de vous lever, marcher 2 minutes, faire 5 cercles d’épaules et 3 grandes inspirations.
3. Travailler sur la respiration et la gestion du stress
Vous ne supprimerez pas le stress, mais vous pouvez apprendre à ce qu’il pèse moins sur votre dos.
Un exercice simple, 3 minutes, 2 fois par jour :
- Asseyez-vous droit, les pieds au sol
- Posez une main sur le ventre, une sur le haut du thorax
- Inspirez par le nez en gonflant d’abord le ventre (la main du bas bouge), puis légèrement la poitrine
- Expirez doucement par la bouche, comme si vous souffliez dans une paille
- Comptez 4 secondes pour l’inspiration, 6 secondes pour l’expiration
Objectif : habituer votre corps à respirer davantage avec le diaphragme, moins avec les épaules et le haut du dos.
Et les professionnels de santé, dans tout ça ?
Vous n’êtes pas obligé de gérer ça seul, surtout si les épisodes se répètent.
Le médecin généraliste
- Vérifie qu’il n’y a pas de signe de gravité
- Élimine les causes nécessitant des examens complémentaires
- Adapte les traitements médicamenteux si besoin
- Vous oriente vers la kinésithérapie, ostéopathie, ou un spécialiste si nécessaire
Le kinésithérapeute
- Travaille sur les muscles contracturés (massages, étirements, techniques manuelles)
- Vous apprend des exercices adaptés à votre cas
- Vous corrige sur la posture et le geste (au travail, au sport, dans la vie quotidienne)
L’ostéopathe (formé et reconnu)
- Peut intervenir dans certaines situations pour redonner de la mobilité aux articulations
- Doit toujours réaliser un interrogatoire précis pour repérer les signes qui ne relèvent pas d’une manipulation
Un bon signe : le professionnel vous explique ce qu’il fait, ce qu’il a trouvé, et vous donne des exercices à reproduire chez vous.
En résumé, un dos bloqué en haut fait peur sur le moment, mais relève très souvent de causes mécaniques et musculaires bénignes. Le plus important est de :
- Repérer les rares signes qui nécessitent une consultation urgente
- Ne pas s’enfermer dans l’immobilité totale
- Mettre en place quelques changements simples dans vos habitudes de posture, d’activité et de gestion du stress
Votre haut du dos n’a pas vocation à être une zone fragile à vie. Avec des gestes adaptés et un peu de régularité, il peut redevenir un allié solide au quotidien.
